La diplomatie et l'affaire ukrainienne

Philippe Brindet - 15/03/2025

La situation diplomatique peut changer extrêmement rapidement. La situation militaire, encore plus rapidement.Les analyses peuvent donc s'avérer fausses en moins d'une heure.

Que se passe-t'il ?

L'Amérique de Trump, par une manoeuvre assez habile, tente de passer pour le vainqueur de la "guerre en Ukraine" et de déclarer l'Union Européenne comme la "puissance" vaincue. La Russie, l'Ukraine ? Aucune importance.

Alors que l'affaire ukrainienne est essentiellement une agression des Etats-Unis à l'encontre de la Russie - ne répétez pas comme les imbéciles de la propagande que c'est la Russie l'agresseur ... - l'Amérique de Trump tente de dicter ses conditions de paix comme si, alors que les Etats-Unis de Biden ont été écrasés, l'Amérique de Trump serait le vainqueur absolu de la "guerre en Ukraine".

Il s'agit de communication de bas étage.




Il y a dix jours, Trump et Vance "recevaient" devant la presse l'Ukrainien Zelinsky, soi-disant la veille de la signature d'un accord de l'Ukraine concédant aux Etats-Unis l'exploitation des "terres rares" - lithium, cobalt, ... - en remboursement des subsides accordés par Biden à Zelinsky. Dans un article de C-Politix, "L'incident du Bureau ovale. Quelques idées", publié le 01/03/2025, on a détaillé l'incident.

Depuis, plusieurs sources ont porté à la connaissance du public des faits assez suggestifs. Le premier fait est une "proposition" de Wladimir Poutine, qu'il a exposé à un journaliste russe, que les Russes étaient prêts à exploiter les terres rares d'Ukraine avec les Américains. Or, selon certaines sources, la plupart des gisements de "terres rares" ukrainiens se trouvent dans le Donbass ... occupé par les Russes .... Poutine signalait là que Trump en proposant de signer un accord avec Zelinsky se trompait d'interlocuteur ...

Quelques jours plus tard, on apprenait que les Britanniques auraient signé un accord avec Zelinsky qui leur attribuait l'exploitation des "terres rares" ukrainiennes. L'accord allait plus loin. Les parties britannique et ukrainienne, reconnaissant que les gisements de "terres rares" se trouvaient dans la zone orientale de l'Ukraine occupée par les russes, différaient l'exploitation de ces gisements après la reprise des territoires russes par l'Ukraine, la Grande-Bretagne s'engageant à "imposer" aux Européens et à l'Otan un soutien militaire et financier accru à l'Ukraine avec cet objectif.




La colère de Vance puis de Trump, qui agressent Zelinsky dans le Bureau Ovale, est expliquée par l'escalade déclenchée par une question "piège" d'un journaliste polonais. Mais, en fait, il est probable que Zelinsky ait été contraint d'avouer à Vance et Trump qu'il avait déjà cédé les concessions de gisements de "terres rares" aux anglais. Trump et Vance ont ensuite participés à cette drolatique conférence de presse dans le Bureau Ovale dans le but de se venger de Zelinsky qui les a floué sur les "terres rares".

De fait, les américains ont "coupé" l'aide à l'Ukraine pour punir Zelinsky après son humiliation. Trois jours plus tard ils l'ont "rétablie". Mais, il n'est plus question d'accord sur les "terres rares" ! Et pour cause ! Les Ukrainiens n'en o tplus aussi bien parce que ce sont les Russes qui les ont, qu parce que les Britanniques ont déjà leur concession au bout du fusil ...




Finalement, Trump a envoyé son secrétaire d'Etat Rubio en Arabie pour négocier une trêve de 30 jours. Zelinsky, choqué par son traitement dans le Bureau Ovale, a accepté cette trêve navale et aérienne de 30 jours, très utile pour soulager l'armée ukrainienne très fatiguée.

Poutine, contacté par un émissaire américain, laisse entendre qu'il n'est pas contre cette trêve, mais qu'il n'est pas pour aussi ...

Au point de vue diplomatique

Poutine n'a aucun intérêt à suivre le "récit américain" que j'ai esquissé plus haut : les Etats-Unis de Biden ont perdu leur guerre contre la Russie, l'Amérique de Trump l'a gagné. Pour la Russie, que ce soit l'Amérique ou les Etats-Unis, cela ne fait aucune différence. Le contraire, c'est le verbiage de Trump. L'avertissement, c'est l'aveu de Poroshenko, de Merkel puis de Hollande déclarant cyniquement que les accords de Minsk de 2014 et 2015 étaient prévus pour retarder l'intervention russe et armer l'Ukraine avec l'OTAN. Une trêve aussi bien qu'une paix est un moyen de donner du temps aux occidentaux et aux ukrainiens pour se renforcer et reprendre le combat dans une position meilleure. Poutine n'a aucune excuse pour retomber dans le même piège.

Cependant, certains analystes estiment que Poutine pourrait imaginer que Trump a un autre projet que celui imposé de Bush à Biden : écraser le régime russe pour reprendre le contrôle des richesses naturelles de la Russie. Rubio a, il y a quelques jours, reconnu que l'Amérique se trouvait désormais dans un monde multipolaire dans lequel plusieurs puissances interviennent et dont on ne peut présumer de la géopolitique. Exactement la géopolitique de Poutine depuis 20 ans.

Au point de vue militaire

Poutine a déterminé dès le premier jour de l'invasion de l'Ukraine ses objectifs : protéger les populations russophones du génocide ukro-nazi, éliminer totalement les ukro-nazis et les forces militaires ukrainiennes, stopper l'avance de l'OTAN vers l'Est.

Si les Russes ont vraisemblablement bloquée l'avance de l'OTAN en Ukraine, ils subissent l'entrée de la Suède et de la Finlande dans l'Otan. Ce qui transforme la Baltique en lac contrôlé par l'Otan ... Le controle de l'Arctique d ela Russie avec la Chine compensera t'il cette perte ? On peut estimer que non.

Les oblasts de Zaporizja, de Kherson, de Lougansk et de Donetsk ne sont pas encore totalement contrôlés par les Républiques indépendantes qui les occupent. Les oblasts de Odessa, de Kharkov et de Sumy sont pratiquement hors du contrôle de l'armée russe. Et il existe encore d'autres régions fortement russophones, comme Dniepropetrovsk, qui sont hors contrôle russe. La Transnistrie russophone mais moldave est extrêmement menacée à la fois par l'Ukraine à l'Est et par la Moldavie, européiste et otanienne. Elle a besoin d'un pont avec la Russie pour survivre. La coupure du gaz menace la vie des paysans de Transnistrie.

Dans un traité de paix ultérieur, Poutine peut-il obtenir de placer ces régions dans une zone tampon, à la fois démilitarisées par l'Ukraine et rendues relativement autonomes par rapport à la République ukrainienne ? On peut en douter. Notamment parce que Zelinsky n'aura pas la puissance politique pour l'imposer aux ukro-nazis.

Mais, aujourd'hui, l'armée ukrainienne est au bord de l'effondrement. L'aide des USA, encore fournie, peut s'interrompre à tout moment. L'aide des européistes est encore plus précaire et certainement faible. Or, pour négocier, la Russie ne pourra certainement pas admettre que l'Amérique de Trump apporte le même soutien que les Etats-Unis de Biden à l'Ukraine. Or, c'est exactement ce que Trump fait aujourd'hui.

La Russie doit impérativement obtenir la fin de l'aide américaine à l'Ukraine pour attendre un résultat positif ne serait-ce que d'une trêve de trente jours. Or, même avec l'aide américaine, l'armée ukrainienne pourrait s'écrouler dans quelques mois. Pourquoi ? Les américains ne peuvent plus fournir de missiles ATCMS aux ukrainiens. Ils n'en ont plus. Trump est obligé de leur envoyer des bombes planantes que les F-16 ukrainiens ne peuvent presque plus larguer. L'US Marine Corps vient de déclarer au Sénat US que les arsenaux sont vides (https://www.armed-services.senate.gov/imo/media/doc/statement_of_general_christopher_jmahoneyusmc.pdf).

Par contre, Trump peut décider d'augmenter l'hostilité à l'encontre de la Russie, par exemple en tentant de détourner la Chine ou l'Inde de leurs accords avec la Russie. Pour la Chine, cela semble compliqué. Pour l'Inde, c'est plus réaliste.




Et l'Europe ?

Ne perdons pas de temps : l'Union européenne n'a strictement aucune importance dans le concert associant l'Amérique de Trump à la Russie de Poutine ... Les politiciens européistes bafouillent des promesses d'investissements de centaines de milliards d'Euros pour "réarmer". La Grande-Bretagne dispose de 25 chars et a plus de chevaux que d'avions ... La France dispose d'une armée pouvant occuper 80 kilomètres de front. Et faire feu ... pendant huit jours.

Selon des généraux en retraite, il faudrait de vingt à quarante ans pour reconstruire une armée dans chaque pays de l'Union. Et pour une armée européenne unique, il faut un nouveau Traité d'Union. Pour "partager" ou transférer les armes nucléaires françaises - la proposition tragi-comique de Macron - il faut dénoncer le Traité sur la Non-prolifération des armes nucléaires ...

La France a beaucoup de généraux d'état-major. Mais aucun sous-officier pour encadrer des soldats à recruter et à former en bien plus que les six mois annoncés ici et là. Si on peut en recruter ...

L'Europie dispose d'industries pour fabriquer quelques avions, quelques chars, quelques canons chaque mois. Et la plupart des composants importants sont dans la maîtrise des Américains qui peuvent interdire leur emploi en guerre ... Les F-35 américains qui équipent les forces aériennes de plus en plus d'Etats européens sont tributaires des connexions satellite vers le Pentagone ... Les composants des Rafale français sont électroniquement sous le contrôle des américains.

L'Europe n'est d'aucun secours pour l'Ukraine. Elle est méprisée par Trump parce qu'elle reste "accrochée" aux certitudes du progressisme "woke" de Biden. Elle est ignorée par Poutine lassé des rodomontades des Johnson, Starmer, Macron, Scholtz, ... Trump, aussi bien que Poutine, leur préfère la solidité de l'Arabie Saoudite.




Pour savoir, il faudra attendre ...


Revue C-Politix (c) 15 Mars 2025